Pendant près d’un siècle, le mulet a porté les canons, les munitions et les blessés des troupes de montagne françaises. Son histoire commence pourtant loin des Alpes, dans les colonnes coloniales d’Afrique du Nord, et s’achève en 1975 par la dissolution discrète d’un dernier service vétérinaire à Tarbes.
Un animal de bât, pas une monture
Le mulet est un hybride, né du croisement d’un âne et d’une jument, réputé stérile. L’armée française ne l’a jamais employé comme monture de cavalerie : elle l’a choisi comme animal de bât, c’est-à-dire porteur de charges, pour trois qualités que les vétérinaires militaires eux-mêmes ont mises en avant dans leurs travaux : la sobriété, la robustesse et la sûreté de pied[1].
Repère : ce que porte un mulet de bât
Selon l’époque et le modèle de bât, un mulet militaire transporte entre 100 et 150 kilogrammes, harnachement compris, un poids qui peut monter jusqu’à 180 kilogrammes pour les sujets les plus robustes, soit près de 30 % de leur propre poids[1]. Le bât réglementaire français, adopté en 1880, restera en service jusqu’à la fin de l’emploi militaire du mulet, en 1975[1].
Une histoire qui commence hors des Alpes
L’usage militaire du mulet en France ne naît pas avec les troupes alpines. Il apparaît dès la conquête de l’Algérie, entre 1830 et 1850, quand le relief et l’absence de routes contraignent le commandement à utiliser ânes et mulets comme échelon de transport, conduits par des supplétifs autochtones[1]. La Légion étrangère y forme aussi des compagnies dites montées, deux hommes se relayant sur un même animal, un dispositif qui perdurera en Afrique du Nord jusque dans les années 1930[1].
Le premier lien avec l’artillerie remonte à 1828 : l’obusier de 12, dit système Valée, est officiellement adopté cette année-là, démontable en deux fardeaux de 100 kilogrammes portés par deux mulets[1]. Une première structure de transport à dos de bête de somme existait même plus tôt, avec la création d’un bataillon léger des équipages à Carcassonne en 1811[2], mais c’est la menace d’une extension du champ de bataille aux Alpes, portée par la création du corps italien des Alpini en 1872, qui pousse l’état-major français à intégrer le mulet de façon officielle et significative dans ses effectifs. Ce sera chose faite en 1888[1], la même année que la loi du 24 décembre fondant les troupes alpines françaises.
De 1888 à 1975 : la chronologie d’un service
- 1888. La création des troupes alpines s’accompagne de la mise en service du canon de montagne de 80 millimètres, réparti en trois fardeaux de 100 kilogrammes portés par trois mulets ; chaque compagnie de bataillon alpin reçoit un échelon de sept mulets[1].
- 1911. Lors de manœuvres à Arêches, en Savoie, les mulets du 1er régiment d’artillerie de montagne transportent les fardeaux des canons du 22e bataillon de chasseurs alpins[6].
- 1914-1918. Des compagnies muletières dédiées sont formées pour ravitailler les troupes dans les Vosges et sur le front d’Orient[2]. Le mulet y sert aussi à l’évacuation des blessés, une pratique déjà éprouvée pendant la guerre de Crimée[1], et au ravitaillement de Verdun, où des ânes d’Algérie surnommés bourriquots accompagnent les convois[4].
- 1925. Adoption du canon de montagne de 75 millimètres Schneider, d’un poids de 650 kilogrammes répartis sur sept mulets[1].
- 1934. Un second canon entre en dotation, le 155 court Schneider, mais celui-ci n’est plus porté par des mulets : il est tracté par un camion, amorce du déclin de la traction animale dans l’artillerie de montagne[1].
- 1939-1940. Une trentaine de compagnies muletières sont mobilisées, réparties surtout dans les Alpes, le Jura et les Pyrénées ; la plupart sont dissoutes entre juillet et août 1940[2].
- Décembre 1943. La 2e division d’infanterie marocaine débarque à Naples avec seulement 250 mulets, l’essentiel de son train ayant été motorisé par l’armée américaine[1].
- Mai 1944. Un corps de montagne, formé pour l’offensive de rupture du front allemand, aligne 4 000 mulets. Il parcourt 80 kilomètres en terrain accidenté entre le 15 et le 31 mai et ouvre la route de Rome[1].
- 1943-1944. Sur l’ensemble de la campagne d’Italie, le corps expéditionnaire français termine avec un effectif moyen d’environ 10 000 mulets pour ses trois derniers mois, un taux de pertes proche de 15 %[1].
- Août 1944 à mai 1945. 8 000 mulets rassemblés à Gênes sont transférés en Provence et engagés dès le 30 août 1944 ; leurs effectifs atteignent environ 12 000 au 8 mai 1945, entre les Vosges, l’Alsace et l’Autriche[1].
- 1954-1962. Pendant la guerre d’Algérie, sept compagnies muletières dispersent plus de 2 000 mulets sur le terrain pour ravitailler les postes isolés[1].
- 1975. Les derniers mulets de l’armée française, gérés par le 541e groupe vétérinaire de Tarbes, sont retirés des effectifs[1].
Ce que l’archive établit, ce qui relève du souvenir
Le mulet reste associé dans l’imaginaire aux combats de montagne eux-mêmes. L’étude vétérinaire de référence sur le sujet conclut pourtant l’inverse : finalement peu engagé dans les rares combats qui se sont déroulés dans les Alpes, son sort opérationnel a été essentiellement lié à celui de l’armée d’Afrique, aussi bien lors des campagnes coloniales que dans certaines phases des deux guerres mondiales[1]. Le surnom de brêle, donné au mulet par les tirailleurs marocains servant dans les unités de montagne, relève de la tradition orale rapportée par une association d’histoire locale plutôt que d’un document d’archive daté[6].
Le retour du mulet, depuis 2020
Après quarante-cinq ans d’absence, l’armée de Terre a expérimenté un retour du mulet dans ses rangs. Au printemps 2020, un muletier professionnel, Thomas Duguy, est approché par des militaires soucieux de réapproprier un savoir-faire perdu. À l’été de la même année, trois mulets poitevins participent à un exercice de dix jours avec le 7e bataillon de chasseurs alpins, sur les hauts plateaux du Vercors[5]. Chaque animal porte alors plus de 120 kilogrammes d’équipement, parcourt de 8 à 10 kilomètres par jour avec un dénivelé de 800 à 1 000 mètres, et s’adapte jusqu’à 3 000 mètres d’altitude[5]. L’expérience devait se répéter en 2021 avec un effectif porté à six ou sept mulets[5] ; les sources consultées ne permettent pas de dire si elle a été pérennisée depuis.
Une histoire qui se visite
Le musée des Troupes de montagne, installé au fort de la Bastille à Grenoble, a consacré au sujet une exposition temporaire, Le mulet, conquérant des montagnes, ouverte le 24 mai 2022[3]. Elle retraçait les conditions de vie et le rôle opérationnel de l’animal, de la fin du dix-neuvième siècle à aujourd’hui, aux côtés du soldat de montagne[3].
En bref
Le mulet entre dans l’armée française en 1888, la même année que la création officielle des troupes alpines, mais son histoire militaire commence plus tôt, dans les campagnes coloniales d’Afrique du Nord. Il porte les canons de montagne jusqu’en 1934, puis se concentre sur le ravitaillement et l’évacuation des blessés, avec un pic d’engagement pendant la campagne d’Italie de 1943-1944. Les derniers mulets quittent le service actif en 1975. Depuis 2020, l’armée de Terre a testé son retour auprès du 7e bataillon de chasseurs alpins.
Questions fréquentes
Pourquoi l’armée a-t-elle choisi le mulet plutôt que le cheval ?
Pour sa sobriété, sa robustesse et sa sûreté de pied en terrain accidenté, des qualités que les vétérinaires militaires ont documentées comme supérieures à celles du cheval dans ce type d’emploi[1].
Le mulet a-t-il vraiment disparu de l’armée française en 1975 ?
Oui pour son emploi organique et structuré, retiré des effectifs cette année-là avec la fin du dernier service vétérinaire spécialisé[1]. L’expérimentation menée depuis 2020 avec le 7e bataillon de chasseurs alpins reste, à ce jour, ponctuelle plutôt qu’une réintégration permanente[5].
Le mulet a-t-il beaucoup combattu dans les Alpes ?
Moins qu’on ne le pense. Son histoire opérationnelle est surtout liée aux campagnes d’Afrique du Nord et d’Italie, davantage qu’aux combats qui se sont déroulés dans les Alpes elles-mêmes[1].
Sources et références
- Claude Milhaud et Jean-Louis Coll, Utilisation du mulet dans l’armée française, Bulletin de la Société française d’histoire de la médecine et des sciences vétérinaires, 2004, vol. 3, n° 1, p. 60 à 69, communication du 16 octobre 2004. Consulté le 17 septembre 2026.
- Wikimaginot, glossaire Compagnie muletière, wikimaginot.eu. Consulté le 17 septembre 2026.
- Musée des Troupes de montagne, exposition Le mulet, conquérant des montagnes, museedestroupesdemontagne.fr. Consulté le 17 septembre 2026.
- Musée de l’Armée, exposition en ligne Animaux et guerres, épisode 7 : le mulet, musee-armee.fr. Consulté le 17 septembre 2026.
- Forces Operations Blog, Le mulet prêt à reprendre du service dans les troupes de montagne, 15 mars 2021, forcesoperations.com. Consulté le 17 septembre 2026.
- Association Culture, Histoire et Patrimoine de Passy, Les mules et mulets de Passy réquisitionnés en 14-18, citant le site alpins.fr et le général Aublet, histoire-passy-montblanc.fr. Consulté le 17 septembre 2026.
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- Le 7e BCA et Bourg-Saint-Maurice, du quartier Bulle à Varces Ce même bataillon a accueilli l’expérimentation du retour du mulet dans l’armée de Terre en 2020.
Le musée des Troupes de montagne, au fort de la Bastille à Grenoble, présente les collections consacrées à l’histoire des soldats de montagne, dont celle du mulet.
