Chanté pour la première fois à Chambéry en 1856, quatre ans avant que la Savoie ne devienne française, le chant des Allobroges reste l’hymne de la Savoie. Il est aussi, depuis un siècle et demi, l’un des airs de tradition les plus joués par les fanfares des bataillons de chasseurs alpins levés sur ce territoire. L’archive permet de dater précisément sa naissance ; elle est plus discrète sur la façon dont il est devenu un chant de troupe.
Un hymne né avant que la Savoie ne soit française
En 1856, la Savoie n’est pas encore un territoire français : elle appartient au royaume de Piémont-Sardaigne. C’est dans ce contexte que le chef de musique Giuseppe Conterno, officier de musique de l’armée sarde, compose un air militaire pour célébrer le retour des troupes sardes engagées dans la guerre de Crimée, aux côtés de la France et du Royaume-Uni, entre 1854 et 1856.[1] Il l’intitule « La Prise de Sébastopol », du nom de la ville de mer Noire dont le siège venait de s’achever.[1]
Sur cet air, l’écrivain et journaliste savoyard Joseph Dessaix, né à Allinges le 7 mai 1817 et mort à Évian le 30 octobre 1870, écrit un texte qu’il baptise « La Liberté ».[2] Les paroles célèbrent une Savoie terre d’accueil, dans un climat politique marqué par l’arrivée de proscrits français après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851.[3]
La Savoie de 1856 n’est alors qu’une province parmi d’autres du royaume de Piémont-Sardaigne, dont la capitale politique est Turin. Ses régiments combattent sous le drapeau sarde, aux côtés des troupes françaises et britanniques, pendant la guerre de Crimée : c’est ce retour de campagne que la musique de Conterno célèbre d’abord, avant que les paroles de Dessaix ne lui donnent un tout autre sens.[1]
De « la Liberté » aux « Allobroges » : la fabrique d’un chant
La cantate est créée au théâtre de Chambéry le 11 mai 1856, jour où l’on célèbre l’anniversaire du statut constitutionnel accordé en 1848 par le roi Charles-Albert de Sardaigne.[1] Le succès est immédiat et le chant se répand rapidement dans les vallées savoyardes.[3] Son nom change à mesure qu’il se popularise : Dessaix le rebaptise d’abord « La Savoisienne », avant que les Savoyards eux-mêmes ne retiennent le mot de son refrain, « Les Allobroges », du nom du peuple gaulois installé dans les Alpes avant la conquête romaine.[3]
Allobroges vaillants ! Dans vos vertes campagnes (…) La Liberté ! La Liberté !Joseph Dessaix, refrain du chant, 1856. Texte tombé dans le domaine public.
En 1860, le traité de Turin rattache la Savoie à la France. Le chant, déjà populaire, devient alors l’hymne patriotique de la région nouvellement française.[3]
Repères chronologiques
- 1848 : le roi Charles-Albert de Sardaigne accorde un statut constitutionnel à ses États, dont la Savoie ; c’est l’anniversaire de cet événement que célèbre la représentation de 1856.[1]
- 1854-1856 : la guerre de Crimée mobilise des troupes du royaume de Piémont-Sardaigne, dont la Savoie fait alors partie.[1]
- 1856 : Giuseppe Conterno compose l’air « La Prise de Sébastopol » pour célébrer le retour de ces troupes.[1]
- 11 mai 1856 : au théâtre de Chambéry, création de la cantate « La Liberté », texte de Joseph Dessaix sur l’air de Conterno.[1]
- 1856 : le chant, renommé « La Savoisienne » puis « Les Allobroges » à mesure qu’il se répand dans les vallées.[3]
- 1860 : la Savoie est rattachée à la France par le traité de Turin ; le chant devient son hymne patriotique.[3]
- Avant 1914 : le chant entre dans les carnets de chants militaires français.[1]
- 1960 : la fanfare du 13e bataillon de chasseurs alpins enregistre « Les Allobroges » au château d’Annecy, sous la direction de l’adjudant-chef Vertongeren.[4]
- 2026 : le chant figure toujours au Carnet de chants de l’armée de Terre publié par le ministère des Armées.[1]
Ce que l’archive établit, ce que l’usage a construit
Le titre de « marche des chasseurs alpins », que la tradition orale accole souvent aux Allobroges, mérite d’être précisé. Aucune des sources consultées, y compris le carnet de chants du ministère des Armées, ne mentionne un texte réglementaire ou un décret qui aurait fait de ce chant la marche officielle du corps des chasseurs alpins au sens strict. Ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est plus modeste et plus solide à la fois : un chant régional devenu chant militaire par l’usage, porté par des générations de musiciens de bataillon plutôt que par un texte fondateur.
Ce que disent, et ne disent pas, les sources
Ce que l’archive établit : le chant est bien inscrit au carnet de chants officiel de l’armée de Terre, et son interprétation par une fanfare de bataillon alpin est attestée dès 1960 par un enregistrement conservé à la Bibliothèque nationale de France.[1][4] Ce que l’archive ne permet pas de trancher : la date exacte à laquelle les bataillons de chasseurs alpins savoyards en ont fait un usage régulier, et l’existence ou non d’un texte qui l’aurait consacré comme leur marche officielle. Il est avant tout, et d’abord, l’hymne de la Savoie.
Un chant toujours vivant chez les chasseurs alpins
La place des Allobroges chez les chasseurs alpins tient à la géographie autant qu’à l’histoire : plusieurs bataillons de la 27e brigade d’infanterie de montagne sont nés ou casernés en Savoie, à commencer par le 13e bataillon de chasseurs alpins, installé à Chambéry depuis 1882, et le 27e bataillon de chasseurs alpins, en garnison à Annecy depuis 1922.[4] C’est la fanfare du premier qui a gravé le chant en 1960, sur un disque qui réunissait aussi « Sidi-Brahim » et « Roncevaux », deux autres airs de tradition des chasseurs.[4]
Dans sa version réglementaire, telle qu’elle figure au carnet de chants de l’armée de Terre, l’air se joue en fa majeur, à la cadence de 120 à 136 pas par minute, comme n’importe quelle marche destinée à régler le pas d’une troupe en déplacement. Le carnet en conserve trois couplets, suivis du refrain qui a fini par donner son nom actuel au chant.[1]
Le musée des Troupes de montagne, à Grenoble, conserve la mémoire de ces traditions musicales aux côtés des insignes et des uniformes des bataillons alpins.
En bref
À retenir
Les Allobroges est un chant composé en 1856 en Savoie sarde : musique de Giuseppe Conterno, paroles de Joseph Dessaix, créé au théâtre de Chambéry sous le titre « La Liberté ». Devenu hymne de la Savoie après le rattachement de 1860, il figure au carnet de chants officiel de l’armée de Terre et reste, depuis au moins 1960, l’un des airs de tradition des fanfares de chasseurs alpins casernées en Savoie. Aucune source consultée n’en fait, à proprement parler, la marche officielle du corps.
Questions fréquentes
Qui a écrit les paroles des Allobroges ?
L’écrivain et journaliste savoyard Joseph Dessaix (1817-1870), qui les intitule à l’origine « La Liberté ».[2]
D’où vient la musique ?
D’un air composé par le chef de musique Giuseppe Conterno, de l’armée sarde, pour célébrer le retour de troupes engagées dans la guerre de Crimée.[1]
Les Allobroges est-il un hymne officiel de l’armée française ?
Il figure au Carnet de chants de l’armée de Terre publié par le ministère des Armées, ce qui atteste sa place dans le répertoire militaire, sans en faire pour autant la marche réglementaire d’un corps en particulier.[1]
Le texte du chant est-il protégé par le droit d’auteur ?
Non : Joseph Dessaix est mort en 1870, ce qui place le texte dans le domaine public depuis longtemps au regard du droit français.[2]
Sources et références
- Ministère des Armées, « Les Allobroges », Carnet de chants de l’armée de Terre, defense.gouv.fr, consulté le 16 août 2026.
- Bibliothèque nationale de France (data.bnf.fr), notice d’autorité « Joseph Dessaix (1817-1870) », consultée le 16 août 2026.
- Écomusée du lac d’Annecy, « Les Allobroges, hymne savoyard », ecomusee-lacannecy.com, consulté le 16 août 2026.
- Bibliothèque nationale de France (Gallica), « Les Allobroges ; Marche des piqueurs ; Sidi Brahim ; Roncevaux / Fanfare du 13e bataillon de Chasseurs alpins ; adjudant-chef Vertongeren, dir. », enregistrement de 1960, consulté le 16 août 2026.
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