Un chasseur ne « chante » pas un refrain : il le « sonne ». Ce détail de vocabulaire, toujours en usage, ouvre sur un répertoire plus ancien que les troupes alpines elles-mêmes, hérité des bataillons de chasseurs à pied et transmis depuis par la fanfare du 27e bataillon de chasseurs alpins comme par le rite du baptême chasseur.
Un vocabulaire à part
Le portail fédérateur de l’armée de Terre, qui recense les principaux chants et refrains de tradition des chasseurs,[1] le formule sans détour : « on ne dit pas chanter un refrain ou une chanson mais sonner ».[6] La nuance n’est pas seulement grammaticale. Chez les chasseurs, chanter renvoie à l’art de faire résonner sa propre voix, un geste individuel ; sonner un refrain, c’est faire vivre une mémoire collective, celle du bataillon auquel il appartient.
Un refrain, à quoi ça sert
Avant que les liaisons radio n’existent, le clairon transmettait au combat le refrain du bataillon : les officiers qui suivaient l’action de loin savaient ainsi reconnaître quelle unité tenait quelle position.[8] L’exemple le mieux documenté est celui du 16e bataillon de chasseurs à pied, créé en 1854, qui adopte en 1914 le refrain « 16e bataillon de chasseurs à pied, 16e bataillon d’Acier » après avoir enlevé de nuit, à la baïonnette, le village belge de Ramscapelle.[8] Le fait qu’un refrain naisse ainsi d’un épisode de combat précis, daté et localisé, est la règle plutôt que l’exception dans ce répertoire.
Un répertoire antérieur aux troupes alpines
Les chants et refrains de tradition des chasseurs ne naissent pas avec la spécialisation alpine de 1888. La loi du 24 décembre 1888 transforme en unités de montagne douze bataillons de chasseurs à pied qui existaient déjà, avec leur uniforme, leur cor de chasse et leur répertoire chanté.[9] Les bataillons alpins héritent donc d’une culture musicale plus vieille qu’eux, qu’ils prolongent sans l’inventer.
Le chant le plus ancien de ce fonds commun est la Sidi-Brahim. Il commémore le combat du même nom, où une centaine de chasseurs à pied et de hussards, encerclés près de Nemours par les cavaliers d’Abd el-Kader, résistent trois jours avant d’être submergés, du 23 au 25 septembre 1845.[3] Sa mélodie est empruntée à un air de 1846, « Le Chant des ouvriers » de Pierre Dupont, un choix curieux tant le compositeur, plus tard compromis dans les soulèvements de 1848, est à l’opposé du monde militaire qui a adopté son air.[2] Les paroles sont traditionnellement attribuées à un lieutenant Alléhaut, une signature qu’aucun état des officiers consulté entre 1840 et 1870 ne permet de confirmer.[2] Ce que l’archive atteste avec certitude, c’est son ancienneté : le colonel Guignard, dans la Revue d’infanterie de février 1938, écrit qu’« il est bien certain que, bien avant 1870, les bataillons de chasseurs défilaient aux accents de la Sidi-Brahim ».[2]
Chronologie sourcée d’un répertoire vivant
- 23-25 septembre 1845 : combat de Sidi-Brahim, en Algérie, qui donnera son nom au plus ancien chant du répertoire et à la fête annuelle des chasseurs, célébrée depuis chaque 25 septembre.[3]
- 1846 : Pierre Dupont compose « Le Chant des ouvriers », dont la mélodie sera reprise pour la Sidi-Brahim.[2]
- Avant 1870 : selon le colonel Guignard, les bataillons de chasseurs défilent déjà sur cet air.[2]
- 1854 : création du 16e bataillon de chasseurs à pied, dont le refrain de 1914 illustrera plus tard la mécanique d’appropriation d’un air par un bataillon.[8]
- 1875 ou vers 1880 : apparition du chant La Protestation, sur deux datations distinctes que rapporte le ministère des Armées lui-même. Voir l’encadré ci-dessous.
- 24 décembre 1888 : douze bataillons de chasseurs à pied sont transformés en bataillons alpins et emportent avec eux leur répertoire chanté, déjà constitué.[9]
- 1914 : le 16e bataillon de chasseurs à pied adopte le refrain « 16e bataillon d’Acier » après la prise nocturne de Ramscapelle, en Belgique.[8]
- Après 1918 : un cinquième couplet, ajouté après la Grande Guerre, vient compléter le texte de La Protestation.[5]
- 1er février 1988 : création du musée des Troupes de montagne à Grenoble, dans l’élan commémoratif du centenaire des troupes alpines.[10]
- Aujourd’hui : la fanfare du 27e bataillon de chasseurs alpins, seule formation musicale représentant encore les bataillons alpins, et le baptême chasseur, qui teste la connaissance des refrains de tradition, perpétuent cet usage.[7]
Ce que l’archive établit, ce qui reste incertain
Sur la date de naissance de La Protestation, le ministère des Armées se contredit d’une page à l’autre. Sa page consacrée au chant la situe en 1875, née d’une loi-cadre qui remet en cause l’existence même des bataillons de chasseurs à pied et sonnée en manœuvre au camp de Châlons ; le refrain y est emprunté au 6e bataillon et renvoie à la fusillade du 4 décembre 1851, consécutive au coup d’État de Louis-Napoléon.[4] Le portail CENTAC de ce même ministère la situe « vers les années 1880 », avec pour auteur possible « un lieutenant du 5e bataillon de chasseurs à pied », une attribution qu’il présente lui-même comme incertaine.[5] Deux publications du même ministère, cinq ans d’écart : l’article rapporte les deux dates plutôt que d’en choisir une, comme il l’avait déjà fait pour les deux dates d’adoption données pour le béret de la tarte.
Sur l’origine des paroles de la Sidi-Brahim, la même prudence s’impose : l’attribution à un lieutenant Alléhaut est qualifiée de traditionnelle par la source qui la rapporte, sans confirmation d’état des services.[2] Enfin, le chiffre de trente-deux refrains de tradition, associé à l’idée qu’un refrain différent rythmait autrefois chaque jour du mois chez les chasseurs alpins, circule sur plusieurs pages proches du ministère, dont un texte de la Direction de la communication de la Défense diffusé par une association d’anciens ; aucune de ces pages ne cite ses sources primaires, et ce chiffre est donc rapporté ici sous réserve plutôt que comme un fait établi.
Traces aujourd’hui
La fanfare du 27e bataillon de chasseurs alpins, basée à Annecy, reste l’unique musique militaire représentant aujourd’hui les bataillons de chasseurs alpins. Son répertoire mêle musique militaire, musique traditionnelle montagnarde au cor des Alpes et musique actuelle.[9] Le rite du baptême chasseur, par lequel un nouvel arrivant est reconnu par ses pairs, comprend une vérification des connaissances sur les refrains et les chants de tradition, La Protestation et la Sidi-Brahim étant cités nommément parmi les références attendues.[7]
Ce même fonds a produit l’un des chants les plus identifiés au territoire alpin, les Allobroges, hymne de la Savoie devenu air de tradition des bataillons casernés dans la région : son histoire propre, entre archive et légende, fait l’objet d’un article distinct.
En bref
- « Sonner », pas « chanter » : un vocabulaire propre qui distingue le refrain collectif du chant individuel.
- Un répertoire antérieur à 1888 : les bataillons alpins héritent leurs chants des chasseurs à pied plutôt que de les inventer.
- La Sidi-Brahim, le plus ancien du fonds, attesté avant 1870 malgré une paternité incertaine des paroles.
- La Protestation, datée 1875 ou vers 1880 selon la page du ministère consultée : un désaccord d’archive assumé plutôt que tranché.
- Une transmission vivante, portée aujourd’hui par la fanfare du 27e BCA et par le baptême chasseur.
Questions fréquentes
Pourquoi dit-on « sonner » un refrain plutôt que « le chanter » ?
Parce que, dans le vocabulaire des chasseurs, chanter désigne l’art individuel de faire résonner sa voix, alors que sonner un refrain fait vivre une mémoire collective, celle du bataillon.[6]
Quel est le chant le plus ancien du répertoire des chasseurs ?
La Sidi-Brahim, dont la mélodie remonte à 1846 et dont l’usage par les bataillons de chasseurs est attesté avant 1870 par le colonel Guignard.[2]
La Sidi-Brahim et les Allobroges font-ils partie du même répertoire ?
Oui : les deux figurent au carnet de chants de l’armée de Terre, mais leur fonction diffère. La Sidi-Brahim commémore un combat fondateur commun à tous les chasseurs, tandis que les Allobroges est d’abord l’hymne de la Savoie, devenu air de tradition des bataillons alpins de la région.
Chaque bataillon alpin a-t-il son propre refrain ?
La tradition, portée par le baptême chasseur, veut que chaque bataillon soit identifié par un refrain distinct, souvent né d’un épisode de combat précis, comme celui du 16e bataillon de chasseurs à pied en 1914. Le nombre exact de ces refrains propres aux seuls bataillons alpins n’est cependant confirmé par aucune des sources ministérielles consultées.
Sources et références
- Ministère des Armées, armée de Terre, portail CENTAC, « Les chants militaires », terre.defense.gouv.fr, consulté le 28 août 2026.
- Ministère des Armées, armée de Terre, portail CENTAC, « Chant de la Sidi-Brahim », terre.defense.gouv.fr, consulté le 28 août 2026, citant le colonel Guignard, Revue d’infanterie, n°545, février 1938, p.465.
- Ministère des Armées, « La bataille de Sidi-Brahim : la fête des chasseurs », defense.gouv.fr, consulté le 28 août 2026.
- Ministère des Armées, « La protestation des chasseurs », defense.gouv.fr, consulté le 28 août 2026.
- Ministère des Armées, armée de Terre, portail CENTAC, « Chant de La Protestation », terre.defense.gouv.fr, consulté le 28 août 2026.
- Ministère des Armées, armée de Terre, portail CENTAC, « Le vocabulaire des chasseurs », terre.defense.gouv.fr, consulté le 28 août 2026.
- Ministère des Armées, armée de Terre, portail CENTAC, « Le Baptême Chasseur », terre.defense.gouv.fr, consulté le 28 août 2026.
- Ministère des Armées, « 16e bataillon de chasseurs à pied », defense.gouv.fr, consulté le 28 août 2026.
- Ministère des Armées, « Fanfare du 27e bataillon de chasseurs alpins », defense.gouv.fr, consulté le 28 août 2026.
- Ministère des Armées, « Musée des Troupes de montagne », defense.gouv.fr, consulté le 28 août 2026.
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