La montagne n’ajoute pas seulement du froid et de l’altitude à un champ de bataille : elle change la nature même de la guerre qu’on y mène. Un officier français l’a théorisé dès 1775, avant qu’aucune unité alpine n’existe en France. Son texte est resté inédit pendant cent treize ans, jusqu’à ce qu’un autre officier le publie l’année même où la loi créait les premiers bataillons alpins.
Ce que le relief impose, avant toute doctrine
Le compartimentage du relief fragmente les opérations et impose un commandement décentralisé : les liaisons entre unités séparées par une crête ou une vallée encaissée sont plus lentes et plus incertaines qu’en plaine8. Le contrôle des points hauts, cols, crêtes, sommets, conditionne l’observation et le passage, quand les fonds de vallée restent les axes du mouvement8. Le cloisonnement du terrain fait de la logistique le talon d’Achille des opérations en montagne
, l’approvisionnement en nourriture, en munitions et en carburant devenant, selon la Revue Conflits, une tâche titanesque
8. L’artillerie manque d’espace pour se déployer, quand le relief multiplie à l’inverse les abris8. Le froid et l’altitude ajoutent une contrainte physiologique : passé 3 000 mètres, les capacités des combattants se dégradent et les erreurs se multiplient8.
Ces constats ne datent pas d’hier. Quand le 12e bataillon de chasseurs à pied manoeuvre pour la première fois dans le Briançonnais, l’été 1879, sous l’autorité du chef de bataillon Paul Arvers, ses hommes doivent abandonner les repères habituels de la plaine : on quitte les prescriptions habituelles de plaine, mesurant les distances en heures et non plus en distances, les fronts en projection verticale et non en élongation horizontale, les tirs en inclinaison et non en direction
, résume le colonel Cyrille Becker1. Cette bascule de vocabulaire, du kilomètre à l’heure de marche, de l’horizontale à la verticale, dit à elle seule ce que la montagne change dans la conduite d’une armée.
Un texte de 1775, resté inédit cent treize ans
Un siècle avant ces manoeuvres, un officier avait déjà théorisé ce que le relief impose. Pierre-Joseph de Bourcet, né en 1700 et mort en 17804, mène une carrière d’ingénieur géographe puis de chef d’état-major, au fil d’une vingtaine de campagnes menées pour l’essentiel en terrain montagneux2. En 1775, il rédige Principes de la guerre de montagnes, un texte qui pose une méthode : appréciation de situation, plans par branches, lignes d’opérations, division des forces en colonnes, dispersion calculée plutôt que concentration systématique2. Bourcet y illustre son raisonnement par des campagnes fictives conduites sur des terrains réels, démarche jugée précoce pour son époque2.
Repère : qui était Bourcet ?
Officier français du 18e siècle originaire du Dauphiné, Pierre-Joseph de Bourcet (1700-1780) occupe plusieurs fonctions au cours de sa carrière : ingénieur, géographe, brigadier d’infanterie, puis chef d’état-major de l’armée2. Le Service historique de la Défense conserve, dans le fonds de ses papiers personnels, un mémoire militaire distinct de quarante-quatre pages consacré aux reconnaissances, aux marches, aux positions et aux plans de campagne6.
Le manuscrit de 1775 ne trouve pas d’éditeur du vivant de Bourcet, et reste inédit plus d’un siècle après sa mort3 4. Aucune des sources consultées n’explique ce délai.
1888 : la même année, le même homme
Le texte de Bourcet paraît finalement en 1888, en deux volumes, à l’Imprimerie nationale3. Son éditeur scientifique est le colonel Paul Arvers3 5, l’officier qui, cette même année, rédige les projets de la loi du 24 décembre 1888 modifiant l’organisation des bataillons de chasseurs à pied, celle qui donne naissance aux bataillons alpins, racontée en détail dans l’article sur la naissance des troupes alpines françaises1. Arvers avait dirigé, entre 1879 et 1885, les premières expérimentations alpines du 12e bataillon de chasseurs à pied dans le Briançonnais, avant d’être affecté à la direction de l’infanterie, où il devient colonel en 18881.
Les sources consultées ne disent pas si Arvers a délibérément choisi 1888, année de la loi fondatrice, pour publier un texte vieux de cent treize ans, ou si la concomitance est fortuite. Ce que l’on peut établir avec certitude, c’est que le même homme signe la même année le texte de loi qui crée les troupes alpines et la première édition imprimée du texte qui, un siècle plus tôt, en avait posé les principes.

De 1775 à aujourd’hui : la doctrine en dates
- 1775 : l’officier Pierre-Joseph de Bourcet rédige Principes de la guerre de montagnes.2
- 1780 : mort de Bourcet ; son texte reste inédit.4
- 1879 : le 12e bataillon de chasseurs à pied, sous l’autorité du chef de bataillon Paul Arvers, manoeuvre dans le Briançonnais et applique sur le terrain une méthode de guerre de montagne.1
- 1881 : le 12e BCP forme le premier « groupe alpin », associant chasseurs, artillerie de montagne, génie et télégraphistes.1
- 24 décembre 1888 : la loi rédigée par le colonel Arvers crée les bataillons alpins de chasseurs à pied.1
- 1888, même année : le colonel Arvers publie, pour la première fois, les deux volumes du texte de Bourcet, cent treize ans après sa rédaction.3 5
- 1931 : l’armée de terre publie le Manuel de montagne et d’alpinisme militaire.7
- 1932 : l’Instruction provisoire sur les opérations des grandes unités en montagne devient, selon le géographe Philippe Boulanger, la première instruction vraiment spécialisée de l’armée de terre.7
- 1965 : publication du Règlement de combat en montagne, mis à jour en 1979.7
- 2008 : le colonel Cyrille Becker réédite le texte de Bourcet aux éditions Economica.2
- 2010 : la Doctrine d’emploi des forces terrestres en zone montagneuse présente le terrain montagneux comme un enjeu stratégique majeur pour l’armée de terre.7
Une doctrine reformulée à chaque conflit
Entre ces jalons, la doctrine française de guerre de montagne ne reste jamais figée : elle se retravaille chaque fois qu’un nouveau terrain d’engagement la met à l’épreuve. La Première Guerre mondiale, avec les combats des Vosges, marque une rupture dans la culture militaire française, où la géographie entre pour la première fois de façon officielle dans la réflexion doctrinale7. La Seconde Guerre mondiale, puis la guerre d’Algérie, alimentent à leur tour des révisions du combat en montagne, qui aboutissent au règlement de 19657. Pendant la guerre froide, les massifs alpins sont désignés comme des zones de résistance privilégiées, avant que les Balkans dans les années 1990, puis l’Afghanistan entre 2001 et 2014, ne relancent chacun à leur tour l’intérêt doctrinal pour le terrain montagneux7.
Les matériels suivent le même mouvement d’adaptation. Pendant la Première Guerre mondiale, les troupes de montagne mettent au point le transport par traîneaux à chiens, en s’appuyant sur l’expérience d’un ancien chercheur d’or d’Alaska pour exploiter la rapidité et le déplacement silencieux des chiens
sur la neige9. Plus tard, les capitaines Molle et Le Ray améliorent l’intégration des soutiens d’artillerie dans les opérations alpines
9. Cette recherche de moyens adaptés au terrain se poursuit aujourd’hui autour du Groupe militaire de haute montagne, dans la filiation de l’École militaire de haute montagne de Chamonix9.
Ce qui en reste aujourd’hui
Deux siècles et demi après le manuscrit de Bourcet, la question qu’il posait n’a pas disparu : comment une armée pensée pour la plaine s’adapte-t-elle à un terrain qui inverse ses repères ? Chaque conflit du 20e et du début du 21e siècle, des Vosges au massif des Ifoghas au Mali à partir de 2013, a reformulé la réponse sans jamais clore la question7. Les sections d’éclaireurs-skieurs, nées en 1930, et le transport à dos de mulet de l’artillerie de montagne jusqu’en 1939 comptent parmi les réponses françaises les plus documentées à la même question de fond : déplacer hommes, munitions et pièces d’artillerie là où la route s’arrête. Le texte de 1775, republié en 1888 puis en 2008, reste la référence à laquelle les historiens militaires rattachent cette suite d’adaptations.
En bref
- Le relief montagneux impose un commandement décentralisé, une logistique fragile et un déploiement d’artillerie contraint par le manque d’espace.
- Pierre-Joseph de Bourcet (1700-1780) théorise ces contraintes dès 1775 dans Principes de la guerre de montagnes.
- Le texte reste inédit cent treize ans, jusqu’à sa publication en 1888 par le colonel Paul Arvers, l’année même où il rédige la loi fondatrice des troupes alpines.
- La doctrine française de guerre de montagne s’est reformulée à chaque conflit majeur : 1931, 1932, 1965, 1979, 2010.
- Le colonel Cyrille Becker réédite le texte de Bourcet en 2008, aux éditions Economica.
Questions fréquentes
Qui était Pierre-Joseph de Bourcet ?
Un officier français du 18e siècle, ingénieur géographe puis chef d’état-major, qui a mené une vingtaine de campagnes en grande partie en terrain montagneux avant de théoriser ses observations dans un texte de 1775.
Pourquoi son texte n’a-t-il été imprimé qu’en 1888 ?
Les sources consultées ne l’expliquent pas. Le manuscrit reste inédit du vivant de Bourcet et plus d’un siècle après sa mort, avant d’être publié la même année que la loi fondatrice des troupes alpines, par le même officier qui a rédigé cette loi.
La doctrine de guerre de montagne a-t-elle beaucoup changé depuis 1888 ?
Elle a été révisée à plusieurs reprises, au rythme des conflits : Première Guerre mondiale, Seconde Guerre mondiale, guerre d’Algérie, puis Balkans et Afghanistan. Le règlement de 1965, mis à jour en 1979, et la doctrine de 2010 en sont les jalons les plus récents identifiés par les sources consultées.
Où consulter aujourd’hui le texte de Bourcet ?
Les deux volumes de l’édition de 1888 sont numérisés et consultables sur Gallica, le site de la Bibliothèque nationale de France. Le Service historique de la Défense conserve par ailleurs, à Vincennes, un fonds de papiers personnels de Bourcet distinct de cette édition.6
Sources et références
- Chemins de mémoire (ministère des Armées), colonel Cyrille Becker,
Aux origines de l’alpinisme militaire
. cheminsdememoire.gouv.fr. Consulté le 3 septembre 2026. - Areion24.news, entretien avec le colonel Cyrille Becker,
Actualité des principes de la guerre en montagne
, 6 mars 2018. areion24.news. Consulté le 3 septembre 2026. - Bibliothèque nationale de France (Gallica), catalogue de Principes de la guerre de montagnes, par M. de Bourcet, publié par le colonel Paul Arvers, Imprimerie nationale, 1888. gallica.bnf.fr. Consulté le 3 septembre 2026.
- data.bnf.fr, notice d’autorité Pierre-Joseph de Bourcet (1700-1780). data.bnf.fr. Consulté le 3 septembre 2026.
- Bibliothèque dauphinoise, notice sur les Mémoires militaires de Bourcet. bibliotheque-dauphinoise.com. Consulté le 3 septembre 2026.
- Service historique de la Défense, fonds d’archives
Infanterie et armée en général : organisation et tactique
(papiers Bourcet), cote 1 M 1720. servicehistorique.sga.defense.gouv.fr. Consulté le 3 septembre 2026. - Philippe Boulanger,
Montagnes et guerres dans la doctrine de l’armée de terre française depuis le début du 20e siècle
, Revue de géographie historique, n°10-11, 2017. journals.openedition.org. Consulté le 3 septembre 2026. - Revue Conflits,
Faire la guerre en montagne
, 25 janvier 2025. revueconflits.com. Consulté le 3 septembre 2026. - Bruno de Franqueville, officier de l’armée de Terre,
Les troupes de montagne : une culture de l’innovation
, Revue Conflits, 22 juillet 2026. revueconflits.com. Consulté le 3 septembre 2026.
Sur le même sujet
- 1888, la naissance des troupes alpines françaises La loi rédigée par le colonel Arvers qui transforme douze bataillons de chasseurs à pied en unités spécialisées de montagne.
- Les sections d’éclaireurs-skieurs Une réponse française à la difficulté de se déplacer et d’observer en haute montagne, née en 1930.
- Le 93e régiment d’artillerie de montagne Le transport à dos de mulet des canons de montagne jusqu’en 1939, contrainte directe du relief sur la logistique.
- Le musée des Troupes de montagne Les collections consacrées à l’histoire des troupes alpines françaises, conservées au fort de la Bastille, à Grenoble.
