Insignes et traditions

Défilé du 4 juillet 1918 à New York avec des chasseurs alpins français surnommés les Blue Devils
Défilé de la fête de l'Indépendance, New York, 4 juillet 1918 : chasseurs alpins du 11e bataillon, dits Blue Devils, au profit des emprunts de guerre. Photographie Brown Brothers, National Archives and Records Administration (NARA), domaine public, via Wikimedia Commons.

Les diables bleus : pourquoi ce surnom pour les chasseurs alpins

Depuis la Première Guerre mondiale, les chasseurs alpins portent un surnom que les livres reprennent sans toujours le dater : les diables bleus. L’archive fixe le contexte, le front des Vosges en 1914 et 1915, et le mécanisme du surnom, un mot allemand retourné par les intéressés eux-mêmes. Elle ne fixe pas, en revanche, un seul combat fondateur : plusieurs traditions de bataillon s’en disputent l’origine, sans qu’aucune ne l’emporte sur les autres par la source.

Un uniforme sombre sur un front de montagne

Les bataillons de chasseurs alpins, créés par la loi du 24 décembre 1888, portent depuis leur origine une tenue bleu foncé, alors très proche du noir vu de loin.[1] Dès août 1914, plusieurs bataillons quittent leurs garnisons alpines pour le front des Vosges, où les combats prennent, dans les mois qui suivent, une violence particulière sur les crêtes qui dominent la plaine d’Alsace.[2]

C’est dans ce cadre que la tenue des chasseurs vaut à ces derniers un premier surnom, donné par leurs adversaires : les soldats allemands, frappés par la silhouette sombre de ces troupes qui chargent hors des bois et des tranchées, les appellent Schwarze Teufel, les diables noirs. Les chasseurs retournent l’expression en la corrigeant sur un point : leur tenue n’est pas noire mais bleue. Le surnom devient diables bleus, et le corps le porte encore aujourd’hui.[3]

Repère

Diables bleus : surnom donné aux chasseurs alpins pendant la Première Guerre mondiale, par transformation de l’allemand Schwarze Teufel (diables noirs), en référence à la couleur de leur tenue. Il s’applique aujourd’hui à l’ensemble du corps des troupes de montagne et non à un seul bataillon.

Trois combats, une seule légende

Le mécanisme du surnom est établi. Le combat précis qui l’aurait fait naître ne l’est pas, et c’est là que les récits divergent. Une version, portée notamment par l’historien Jean Mabire, rattache l’épisode aux combats de la Tête des Faux, dans les Vosges, où chasseurs et 215e régiment d’infanterie s’emparent du sommet le 2 décembre 1914, au prix de la mort du commandant Duchesne, qui donnera son nom à la nécropole voisine.[4] D’autres récits de bataillon situent l’origine sur d’autres sommets vosgiens tenus en 1915 par l’armée des Vosges, formée des 47e et 66e divisions d’infanterie, où les chasseurs combattent tout au long de l’année pour la possession de la crête.[2]

Ce que dit l’archive, ce que dit la tradition

Aucune source consultée ne permet de trancher entre ces versions et de fixer un jour, un lieu et un bataillon uniques comme origine du surnom. Chaque unité qui revendique l’épisode fondateur s’appuie sur son propre historique régimentaire, rédigé après-guerre et porteur d’une mémoire de corps plus que d’un acte d’état major daté. Ce site retient donc le surnom comme un fait collectif né sur l’ensemble du front des Vosges en 1914 et 1915, et présente le combat de la Tête des Faux comme l’épisode le mieux daté par une source publique, non comme l’origine certaine du mot.

Un surnom qui traverse l’Atlantique

Le nom dépasse rapidement le seul front français. En 1918, un détachement du 11e bataillon de chasseurs alpins, désigné dans la presse et les archives américaines sous le nom de Blue Devils, effectue une tournée aux États-Unis à l’appui des emprunts de guerre, les Liberty Loans. Les chasseurs défilent notamment à Washington, où ils sont reçus le 13 mai 1918 au siège de la Croix-Rouge américaine, puis à New York, où ils prennent part au défilé de la fête de l’Indépendance, le 4 juillet 1918, ainsi qu’à Chicago, Boston, San Francisco et dans plusieurs villes de garnison de l’armée américaine.[5] Le nom anglais Blue Devils, popularisé par cette tournée, reste depuis associé à plusieurs institutions américaines, dont certaines s’en inspirent pour leur propre symbolique sportive, sans lien direct avec le corps français.

Défilé du 4 juillet 1918 à New York avec des chasseurs alpins français surnommés les Blue Devils
Défilé de la fête de l’Indépendance, New York, 4 juillet 1918 : des chasseurs alpins du 11e bataillon, désignés en anglais sous le nom de Blue Devils, y participent au profit des emprunts de guerre. Photographie Brown Brothers, National Archives and Records Administration (NARA), domaine public, via Wikimedia Commons.

Une pierre du front, un monument à Grenoble

Le surnom trouve sa trace la plus visible à Grenoble, où le monument des Diables bleus est inauguré en 1936 dans le parc Paul-Mistral, œuvre des architectes Ardouin et Lemaistre et du sculpteur Fraisse.[6] Une partie de la pierre employée provient du champ de bataille du Linge, dans les Vosges, l’un des secteurs les plus disputés par les chasseurs en 1915 : l’inscription du monument rappelle que les troupes, venues de leurs garnisons alpines, sont tombées sur ce front.[7]

Le monument devient à son tour un lieu de mémoire pour un épisode plus tardif : le 11 novembre 1943, environ deux mille personnes s’y rassemblent pour entonner La Marseillaise, un geste de résistance civile auquel répond une répression qui conduit à la déportation de près de quatre cents hommes.[6] Refait lors du réaménagement du parc en 1967, il conserve depuis cette date un médaillon de bronze du sculpteur Drivier.[7]

Monument des Diables bleus dans le parc Paul-Mistral à Grenoble, inauguré en 1936
Monument des Diables bleus, parc Paul-Mistral, Grenoble, inauguré en 1936 en hommage aux chasseurs alpins. Photographie Milky, 19 octobre 2007, Licence Art Libre, via Wikimedia Commons.

Chronologie sourcée

  1. 24 décembre 1888 : création des bataillons alpins de chasseurs à pied, dotés d’une tenue bleu foncé qui restera la leur.[1]
  2. Août 1914 : les bataillons de chasseurs alpins quittent leurs garnisons pour le front des Vosges.[2]
  3. 2 décembre 1914 : chasseurs et 215e régiment d’infanterie s’emparent de la Tête des Faux ; le commandant Duchesne y trouve la mort.[4]
  4. 1915 : l’armée des Vosges, formée des 47e et 66e divisions, combat pour la possession de la crête vosgienne ; le surnom de diables bleus se diffuse dans les unités alpines engagées sur ce front.[2]
  5. Mai à juillet 1918 : un détachement du 11e bataillon de chasseurs alpins, les Blue Devils, effectue une tournée aux États-Unis en appui aux Liberty Loans, notamment à Washington le 13 mai et à New York le 4 juillet.[5]
  6. 1936 : inauguration à Grenoble du monument des Diables bleus, parc Paul-Mistral.[6]
  7. 11 novembre 1943 : rassemblement de résistance civile devant le monument, suivi d’une répression et de la déportation de près de quatre cents hommes.[6]
  8. 1967 : le monument est refait lors du réaménagement du parc, avec l’ajout d’un médaillon de bronze du sculpteur Drivier.[7]

En bref

À retenir

Le surnom de diables bleus naît sur le front des Vosges en 1914 et 1915, du retournement par les chasseurs alpins d’un sobriquet allemand, Schwarze Teufel, qui désignait la couleur sombre de leur tenue. Aucune source ne permet de fixer un combat unique comme origine exacte : plusieurs traditions de bataillon s’en réclament, la Tête des Faux, en décembre 1914, étant l’épisode le mieux daté par une source publique. Le nom se diffuse jusqu’aux États-Unis dès 1918 et reste porté aujourd’hui par le monument des Diables bleus, à Grenoble.

Questions fréquentes

Le surnom diables bleus désigne-t-il un seul bataillon ?

Non. Plusieurs bataillons de chasseurs alpins ont combattu dans les Vosges en 1914 et 1915, et le surnom s’est appliqué progressivement à l’ensemble du corps, pas à une seule unité. Plusieurs traditions régimentaires en revendiquent néanmoins l’origine précise.

Pourquoi les Allemands parlaient-ils de diables noirs ?

La tenue bleu foncé des chasseurs alpins, vue de loin ou en contre jour, pouvait paraître noire aux soldats qui leur faisaient face, d’où le sobriquet Schwarze Teufel avant sa transformation par les chasseurs eux-mêmes.[3]

D’où vient le nom anglais Blue Devils ?

De la tournée effectuée en 1918 par un détachement du 11e bataillon de chasseurs alpins aux États-Unis, à l’appui des emprunts de guerre. Le nom, largement relayé par la presse américaine de l’époque, a ensuite été repris par des institutions américaines sans lien avec le corps français.[5]

Sources et références

  1. Ministère des Armées, « 5 choses à savoir sur le béret », defense.gouv.fr, consulté le 12 août 2026.
  2. Chemins de mémoire (ministère des Armées), page consacrée à l’armée des Vosges et aux combats de 1915, cheminsdememoire.gouv.fr, consulté le 12 août 2026.
  3. Musée des Troupes de montagne, « Chasseurs alpins, la saga des diables bleus », museedestroupesdemontagne.fr, consulté le 12 août 2026.
  4. Chemins de mémoire (ministère des Armées), « La nécropole nationale du Carrefour Duchesne à Orbey », cheminsdememoire.gouv.fr, consulté le 12 août 2026 ; Jean Mabire, Chasseurs alpins, des Vosges aux Djebels, 1914-1964, Fayard.
  5. National Archives and Records Administration (NARA), fonds photographique des cérémonies de 1918 (Independence Day Parade, Washington Red Cross), via Wikimedia Commons, catégorie « 11e bataillon de chasseurs alpins in the United States, 1918 », consulté le 12 août 2026.
  6. Grenoble Patrimoine, « Monument des Diables bleus », grenoble-patrimoine.fr, consulté le 12 août 2026.
  7. e-monumen.net, « Monument aux Diables Bleus, Grenoble », consulté le 12 août 2026.

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