Histoire et campagnes

Fort des Salettes surplombant la ville haute de Briançon, fortifications Vauban
Fort des Salettes, complément défensif de la citadelle de Briançon, garnison d'été du 12e bataillon de chasseurs à pied lors des premières expérimentations alpines à partir de 1879. Photographie Celeda, 24 août 2021, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.

1888, la naissance des troupes alpines françaises

Le 24 décembre 1888, une loi transforme douze bataillons de chasseurs à pied en unités spécialisées dans le combat de montagne. Elle ne sort pas de nulle part : elle met un terme à dix années d’expérimentations menées dans le Briançonnais et répond à une menace précise, celle des Alpini italiens, créés seize ans plus tôt.1 Chronologie sourcée d’une naissance moins spontanée qu’elle n’y paraît.

Une frontière délaissée depuis 1870

Après la défaite de 1870, l’attention militaire française se porte presque exclusivement sur la frontière allemande. La frontière alpine, elle, passe au second plan, alors même qu’un événement récent aurait dû alerter l’état-major : en 1866, des combats opposent des troupes italiennes aux chasseurs tyroliens de l’armée austro-hongroise, commandés par le baron von Kuhn. Ces engagements montrent que les Alpes ne constituent plus, à elles seules, une fortification naturelle suffisante.1

L’Italie en tire la leçon avant la France. En 1872, elle crée le corps des Alpini, présenté à l’époque comme un boulevard élevé à l’extrême frontière, boulevard portant la devise Si non passa, on ne passe pas.1 En France, il faut attendre plusieurs années pour qu’une réaction s’organise. En 1873, le député des Hautes-Alpes Ernest Cézanne, second président du Club alpin français, propose au Parlement un amendement relatif à l’organisation militaire dans la région des Alpes.1 La proposition reste sans suite immédiate.

Dix ans d’expérimentation dans le Briançonnais

Le déclic vient d’un officier posté à Briançon. En 1878, le lieutenant-colonel Zédé propose au général Bourbaki, gouverneur militaire de Lyon, de faire manœuvrer un bataillon de chasseurs en haute montagne. L’expérimentation est confiée au chef de bataillon Paul Arvers.1 Né en 1837 à Thionville, saint-cyrien, Arvers a fait la campagne d’Italie de 1859 puis la guerre de 1870. Il prend le commandement du 12e bataillon de chasseurs à pied (BCP) à Lyon en 1879.1

C’est ce bataillon, revenant tout juste d’Algérie et caserné à Briançon l’été, à Lyon l’hiver, qui sert de laboratoire. À l’été 1879, il manœuvre dans le Briançonnais avec trois bataillons prélevés sur les 52e, 75e et 97e régiments d’infanterie, appuyé par deux batteries d’artillerie.1 Les repères habituels de la guerre en plaine, les distances comptées en heures et non en kilomètres, les tirs en inclinaison plutôt qu’en direction, doivent être entièrement repensés.

Le groupe alpin, cellule de base

En 1881, sur ordre de Paul Arvers, le 12e BCP forme le premier groupe alpin : un bataillon de chasseurs, une batterie d’artillerie de montagne, des éléments du génie et des télégraphistes.1 C’est ce même assemblage, chasseurs, artillerie de montagne, génie, que la loi de 1888 généralisera à l’échelle de toute la frontière alpine.

Les années suivantes affinent le dispositif : étude des moyens de transport à dos de mulet en 1884, premiers éclaireurs de montagne formés en escouades franches dès 1886, ancêtres directs des sections d’éclaireurs-skieurs créées en 1930.1 En 1887, le général Ferron, chargé de la défense alpine à l’état-major, confie à Arvers, entretemps promu lieutenant-colonel, la rédaction d’un projet de loi de réorganisation de la défense des Alpes.1

La loi du 24 décembre 1888

Après plusieurs mois de discussion, la loi est votée le 24 décembre 1888. Colonel depuis peu, Arvers en a rédigé les projets.1 Le texte porte de quatre à six le nombre de compagnies dans douze des trente et un bataillons de chasseurs à pied alors existants, stationnés dans les XIVe et XVe régions militaires, et leur attribue mulets et personnels supplémentaires.3 Douze bataillons deviennent ainsi des unités spécialisées dans le combat de montagne, chacun rattaché à une batterie d’artillerie de montagne et à un détachement du génie, sur le modèle du groupe alpin expérimenté depuis 1881.2 4

La loi ne crée pas de nouveaux régiments : elle réoriente des unités existantes vers une mission et un entraînement spécifiques, et leur accorde une tenue appropriée à la montagne.1 Le commandement de l’ensemble des troupes alpines, bientôt désignées comme l’Armée des Alpes, revient au général Bergé.2

Chronologie sourcée

  1. 1866. Des combats entre troupes italiennes et chasseurs tyroliens austro-hongrois révèlent que les Alpes ne suffisent plus, seules, à protéger une frontière.1
  2. 1872. L’Italie crée le corps des Alpini, seize ans avant la loi française.1
  3. 1873. Le député Ernest Cézanne propose au Parlement un amendement sur l’organisation militaire dans les Alpes, resté sans suite immédiate.1
  4. 1878. Le lieutenant-colonel Zédé propose au général Bourbaki des manœuvres en haute montagne ; l’expérimentation est confiée au chef de bataillon Paul Arvers.1
  5. Été 1879. Le 12e bataillon de chasseurs à pied manœuvre dans le Briançonnais, renforcé de trois bataillons et de deux batteries d’artillerie.1
  6. 1881. Le 12e BCP forme le premier groupe alpin : chasseurs, artillerie de montagne, génie et télégraphistes.1
  7. 1884. Étude des moyens de transport à dos de mulet, jugés indispensables en haute montagne.1
  8. 1886. Formation des premiers éclaireurs de montagne, précurseurs des sections d’éclaireurs-skieurs de 1930.1
  9. 1887. Le général Ferron charge le lieutenant-colonel Arvers de rédiger un projet de loi de réorganisation de la défense des Alpes.1
  10. 24 décembre 1888. La loi transforme douze bataillons de chasseurs à pied en unités alpines, chacune associée à une batterie d’artillerie de montagne et à un détachement du génie.1 2 3 4
  11. 1889 à 1893. Le général baron Bergé, gouverneur militaire de Lyon, organise systématiquement les troupes alpines et finance des routes stratégiques dans les Alpes.3
  12. 1898. Paul Arvers, devenu général de division, commande la 28e division d’infanterie des Alpes à Chambéry.1
  13. Janvier 1904. L’officier François Henri Dunod crée à Briançon la première école de ski militaire française.1

Ce que l’archive établit, ce que l’historiographie discute

Une paternité partagée plutôt qu’un père unique

Selon les sources consultées, aucune ne présente un fondateur unique des troupes alpines. Zédé propose l’idée en 1878, Ferron pilote la démarche institutionnelle à partir de 1887, Arvers conduit l’expérimentation sur le terrain dès 1879 et rédige lui-même le texte de la loi de 1888. L’ouvrage qui a servi de source principale à cet article porte d’ailleurs, dans son titre, la mention du rôle du général Arvers, ce qui traduit un choix éditorial de mise en avant plutôt qu’un jugement historique tranché.1 Par ailleurs, aucune des sources consultées ne fournit de liste complète et certaine des douze bataillons transformés en 1888 : seules des listes partielles, limitées à la région de Lyon, ont été trouvées.

Le texte de 1888 fixe la structure et la mission, mais ne règle pas tout d’un coup : la tenue distinctive des troupes de montagne se met en place par étapes, un sujet traité dans l’article sur la tarte du chasseur alpin. L’insigne le plus identifiable des bataillons, le cor de chasse, ne naît pas non plus en 1888 : il équipe déjà les chasseurs à pied depuis les années 1840, comme le détaille l’article sur la lecture d’un insigne de bataillon de chasseurs alpins.

Chasseurs alpins progressant en file indienne dans la montagne en 1912
Chasseurs alpins progressant en file indienne en haute montagne, 1912, vingt-quatre ans après la loi fondatrice de 1888. Photographie Raymond Lavagne, Agence Rol, Wikimedia Commons, domaine public.

Ce qu’il reste de 1888

Le nom même de la spécialisation instaurée en 1888, chasseurs alpins, désigne toujours aujourd’hui les unités héritières de cette loi. La 27e brigade d’infanterie de montagne, dont l’état-major siège à Grenoble, rassemble plusieurs bataillons directement issus de cette filiation. L’école de ski militaire ouverte à Briançon en janvier 1904 par l’officier Dunod ne survit pas telle quelle, mais elle préfigure, près de trente ans plus tard, l’École militaire de haute montagne de Chamonix, fondée en 1932.

Le musée des Troupes de montagne, installé au fort de la Bastille à Grenoble, retrace plus de 130 ans d’engagements des troupes de montagne françaises en prenant précisément 1888 comme point de départ de son parcours permanent.6 Le Service historique de la Défense conserve par ailleurs un fonds d’archives spécifiquement consacré aux chasseurs à pied et alpins avant 1914, preuve que la période reste documentée et consultable.5

En bref

  • La loi du 24 décembre 1888 transforme douze bataillons de chasseurs à pied en unités spécialisées dans le combat de montagne.
  • Elle répond à la création, en 1872, du corps italien des Alpini, et fait suite à dix ans d’expérimentations menées dans le Briançonnais à partir de 1878.
  • Le colonel Paul Arvers, qui a commandé le 12e bataillon de chasseurs à pied et conduit ces expérimentations, rédige lui-même le texte de la loi.
  • Chaque bataillon alpin est associé à une batterie d’artillerie de montagne et à un détachement du génie, sur le modèle du groupe alpin créé en 1881.
  • La liste complète des douze bataillons transformés en 1888 n’a pas pu être établie avec certitude à partir des sources consultées.

Questions fréquentes

Pourquoi la date du 24 décembre 1888 précisément ?

C’est la date à laquelle le Parlement adopte la loi qui porte de quatre à six le nombre de compagnies dans douze bataillons de chasseurs à pied et les rattache chacun à une batterie d’artillerie de montagne et à un détachement du génie.1 3 Elle vient conclure, et non ouvrir, un processus commencé dix ans plus tôt sur le terrain.

Les troupes alpines existaient-elles déjà avant 1888 ?

Sous une forme expérimentale, oui. Le 12e bataillon de chasseurs à pied manœuvre en haute montagne dès 1879 et forme le premier groupe alpin en 1881. La loi de 1888 généralise ce modèle à l’échelle de la frontière alpine et lui donne une base légale, elle ne l’invente pas de toutes pièces.1

L’appellation chasseurs alpins date-t-elle de 1888 ?

Les sources consultées pour cet article ne permettent pas de fixer avec certitude la date à laquelle l’appellation actuelle, bataillon de chasseurs alpins, se substitue à celle utilisée par le texte de 1888. Ce point n’est donc pas tranché ici.

Sources et références

  1. Colonel Cyrille Becker, Aux origines de l’alpinisme militaire, Chemins de mémoire, ministère des Armées, d’après Aux origines de l’alpinisme militaire, Fondation des chasseurs alpins et rôle du général Arvers, Éditions Pierre de Taillac, 2018. cheminsdememoire.gouv.fr, consulté le 23 août 2026.
  2. Général Laurens, Historique des Troupes alpines, Revue historique des armées, n°170-1, 1988. persee.fr, consulté le 23 août 2026.
  3. Association du patrimoine militaire de Lyon et sa région, Création des Troupes Alpines, 2 août 2021. museemilitairelyon.com, consulté le 23 août 2026.
  4. Armée de Terre, portail des chasseurs (CENTAC), La tenue. terre.defense.gouv.fr, consulté le 23 août 2026.
  5. Service historique de la Défense, fonds Chasseurs à pied et alpins avant 1914 (1793-1914, cote GR/2/K/148/38). servicehistorique.sga.defense.gouv.fr, consulté le 23 août 2026.
  6. Musée des Troupes de montagne, page officielle. defense.gouv.fr, consulté le 23 août 2026.

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