Accroché à un éperon rocheux au-dessus de La Condamine-Châtelard, le fort de Tournoux verrouille depuis le milieu du dix-neuvième siècle la haute vallée de l’Ubaye. Décidé en 1837, construit de 1843 à 1866, renforcé à la fin du siècle, il a abrité des compagnies de chasseurs alpins puis de bataillons alpins de forteresse avant de finir en dépôt de munitions, jusqu’en 1987.
Un fort étagé sur 700 mètres de dénivelé
Le fort de Tournoux se trouve dans les Alpes-de-Haute-Provence, sur les communes de La Condamine-Châtelard et de Saint-Paul-sur-Ubaye, sur l’éperon qui domine la confluence de l’Ubaye et de l’Ubayette.[3] Le site commande à la fois la vallée de l’Ubaye et la route du col de Larche, l’un des passages vers l’Italie.
L’ouvrage n’est pas un fort unique mais un ensemble de trois éléments étagés sur la pente : la batterie XII en bas, le fort moyen et le fort supérieur au-dessus, reliés par des galeries souterraines et des rampes extérieures.[3] Le ministère des Armées estime que l’ensemble s’étend sur plus de 700 mètres de dénivelé en comptant les ouvrages avancés.[1] Le corps de place proprement dit, fort supérieur et fort moyen, se tient entre 1 490 et 1 690 mètres d’altitude, selon le dossier de l’Inventaire général.[2]
Repère
Cet article traite du fort de Tournoux et de ses garnisons de troupes de montagne. La bataille des Alpes de juin 1940 et le réseau des fortifications alpines dans son ensemble sont présentés sur la page Les chemins de la mémoire dans les Alpes. La garnison de la vallée après 1948 fait l’objet d’un article consacré à Barcelonnette et au 11e bataillon de chasseurs alpins.
Pourquoi fortifier l’Ubaye
La vallée de l’Ubaye devient française en 1713. Elle reste longtemps sans protection, en avant de la ligne de places aménagée par Vauban entre Saint-Vincent, Embrun et Mont-Dauphin.[2] Le site de Tournoux n’est pourtant pas vierge : dès 1709, les troupes françaises y installent un camp retranché contre les Savoyards et les Piémontais.[1]
Le fort naît d’une inspection. En 1836, le général Haxo, alors à la tête du corps du génie, remarque le site et le retient pour un ouvrage destiné à verrouiller l’entrée du défilé de l’Ubaye.[2] La construction est décidée en 1837.[1] Un lever topographique est exécuté en 1838, l’année de la mort d’Haxo, et le capitaine Delacomble achève un premier projet le 10 décembre 1839, prévu pour une garnison de 1 500 hommes.[2] La loi du 25 juin 1841 accorde au projet un crédit de 1,5 million de francs.[2]
Le dossier de l’Inventaire général, rédigé par Philippe Truttmann à partir des archives du génie, décrit des projets plusieurs fois remaniés et des sondages décevants dans des schistes instables.[2] Les travaux commencent finalement en 1843 et mobilisent 1 500 ouvriers.[1]
Chronologie du fort de Tournoux
- 1709 : camp retranché français sur les rochers de Tournoux.[1]
- 1836-1837 : le général Haxo repère le site lors d’une inspection ; la construction est décidée en 1837.[2][1]
- 25 juin 1841 : une loi accorde 1,5 million de francs au projet.[2]
- 1843 : début des travaux.[1][3]
- 22 au 24 septembre 1859 : essais de tir réel dans les casemates de la batterie XII, 63 coups tirés en 34 salves.[2]
- 1866 : le fort est considéré comme achevé ; le « Grand atlas des bâtiments militaires » de la place est établi cette année-là.[2]
- 1879-1883 : construction de la batterie des Caurres au-dessus du fort supérieur (1874 selon la notice Mérimée, voir plus bas).[2][3]
- 1887 : début de la construction de la caserne Pellegrin, au pied du fort.[2]
- 1914-1918 : le fort accueille des volontaires serbes en formation, puis sert de lieu de détention pour des soldats allemands.[1]
- 1923 : le 15e bataillon de chasseurs alpins, revenu de Silésie, s’installe à Barcelonnette et détache en permanence une compagnie au fort.[4]
- 16 octobre 1935 : création à Jausiers du 73e bataillon alpin de forteresse, dont une partie des compagnies stationne au fort.[6]
- 25 août 1939 : mise sur pied du 83e bataillon alpin de forteresse, poste de commandement à Tournoux.[5]
- Juin 1940 : le fort abrite les postes de commandement des unités qui défendent la vallée.[1][4]
- Avril 1945 : base des troupes françaises qui reprennent les ouvrages de Saint-Ours et de Roche-la-Croix.[1]
- 1987 : fin de l’usage comme dépôt de munitions.[1]
- 28 juin 2016 : inscription du fort en totalité au titre des monuments historiques.[3]
Du fort bastionné au système Séré de Rivières
Le fort est dépassé presque dès son achèvement. La notice du ministère de la Culture relève qu’il est rendu obsolète, dès sa mise en service, par l’apparition de l’artillerie rayée.[3] Après la guerre de 1870, le comité de défense créé le 28 juillet 1872, dont le général Séré de Rivières est le secrétaire jusqu’en 1880, entreprend la réorganisation des frontières.[2]
Pour l’Ubaye, le schéma n’est arrêté qu’en 1878. Il transforme Tournoux en noyau d’une place à forts détachés : la batterie des Caurres est mise en chantier en 1879 juste au-dessus du fort, la batterie de Vallon Claus en 1881 plus au nord-ouest.[2] Le ministère des Armées cite aussi, parmi les ouvrages supérieurs de cette époque, les batteries de Vyraisse, de Mallemort et du Cuguret et la redoute de Roche-la-Croix, certains à plus de 1 800 mètres d’altitude.[1]
Le vieux fort voit alors son rôle glisser vers celui de casernement et de dépôt, grâce à ses abris creusés dans le roc. La batterie XII, protégée par la roche, reste armée : le plan d’armement du 24 décembre 1899 compte six pièces de 95 mm au fort supérieur et sept au fort moyen.[2] Le coût total dépasse 2 millions de francs-or.[3]
Les garnisons de troupes de montagne
Une compagnie du 15e BCA à partir de 1923
L’Italie restant neutre en 1914, la forteresse n’a pas d’ennemi en face d’elle au début de la Première Guerre mondiale. Selon l’Inventaire général, sa garnison et son matériel partent rapidement vers le front du Nord-Est, et le fort connaît près de dix ans de vide.[2] En 1923, le 15e bataillon de chasseurs alpins revient de Silésie, s’installe à Barcelonnette et détache en permanence une de ses compagnies au fort, selon la synthèse de Wikimaginot établie d’après l’historien Max Schiavon.[4]
La montée des tensions franco-italiennes relance l’intérêt militaire pour le site. Dans son rapport du 12 février 1929, la Commission de défense des frontières juge que le fort « a conservé une réelle valeur défensive » et lui assigne un rôle d’ouvrage d’artillerie, de réduit et d’abri pour les réserves.[2] Un chantier de quatre emplacements pour canons de 155 court, creusés dans la galerie de la batterie XII en 1934-1935, tourne court : aux essais, la poussière soulevée par le départ du coup rend la batterie intenable.[2]
Les bataillons alpins de forteresse, 1935-1940
Le 16 octobre 1935, le 73e bataillon alpin de forteresse est créé à Jausiers. C’est l’unité d’infanterie d’active qui couvre la vallée de l’Ubaye en temps de paix. Ses compagnies stationnent au fort de Tournoux et à la caserne Breissand de Jausiers, et sa section d’éclaireurs-skieurs tient la Grande Serenne et le camp des Fourches.[6]
À la mobilisation d’août 1939, ce bataillon unique se dédouble. Ses deuxième et quatrième compagnies forment le 73e bataillon du temps de guerre, mis sur pied le 24 août à Jausiers ; ses première et troisième compagnies forment le 83e bataillon alpin de forteresse, mis sur pied le 25 août, avec son poste de commandement à Tournoux.[6][5] À partir du 19 octobre 1939, avec le dispositif d’hiver, le gros du 83e BAF se replie sur Tournoux en laissant un détachement à Larche.[5]
En juin 1940, le fort moyen abrite le poste de commandement du sous-secteur Ubaye-Ubayette, celui du 83e BAF et celui de l’artillerie de position du sous-secteur, le II/162e régiment d’artillerie de position.[4] Le Ve groupe du 293e régiment d’artillerie lourde divisionnaire y installe aussi son poste de commandement après son arrivée, le 24 mai.[2] Le 83e BAF se regroupe à La Condamine et à Tournoux le 30 juin 1940, puis quitte la vallée le 1er juillet.[5]
Ce que disent les sources, et où elles divergent
Plusieurs points ne concordent pas entre les sources consultées. Ils sont rapportés ici plutôt que tranchés.
La batterie des Caurres est datée de 1874 par la notice Mérimée du ministère de la Culture[3], de 1879-1883 par le dossier de l’Inventaire général, qui situe sa mise en chantier après l’adoption du schéma de défense de l’Ubaye en 1878.[2] La seconde datation, appuyée sur une chronologie détaillée, paraît la plus cohérente, sans que l’écart soit expliqué.
Le rôle du fort au combat en juin 1940 est décrit différemment. Le ministère des Armées écrit que ses tirs d’artillerie se joignent à ceux des ouvrages modernes pour arrêter les troupes italiennes[1] ; Wikimaginot précise que c’est la batterie des Caurres qui fait feu[4] ; l’Inventaire général estime que les combats se déroulent trop en avant pour que le fort y soit impliqué de manière active.[2]
Enfin, la présence du 15e BCA repose sur une seule source, qui ne parle que d’une compagnie détachée, sans effectif ni durée. Une affirmation trouvée en ligne, selon laquelle le fort serait classé depuis 1993, n’est pas confirmée par la notice officielle, qui ne mentionne que l’inscription du 28 juin 2016.[3]
De la guerre au patrimoine
Selon Wikimaginot, le fort est ensuite occupé par les troupes italiennes, puis par les troupes allemandes à partir de 1943.[4] En 1944-1945, ses bâtiments servent de casernement aux unités françaises issues de la Résistance.[2] En avril 1945, c’est de Tournoux que partent les troupes françaises qui reprennent aux Allemands les ouvrages de Saint-Ours et de Roche-la-Croix.[1]
C’est la fin du service actif pour l’essentiel du fort, désormais simplement surveillé par le génie. La batterie XII est reconvertie en dépôt de munitions, avec une centrale électrique et un téléphérique moderne.[2] Le dépôt fonctionne jusqu’en 1987.[1] L’ensemble, dégradé par le vandalisme, est cédé en 1991 à l’intercommunalité de la vallée de l’Ubaye.[2][3] La caserne Pellegrin, au pied du fort, est détruite en 2008.[2]
Depuis l’arrêté du 28 juin 2016, le fort est inscrit en totalité au titre des monuments historiques, ouvrages en élévation et souterrains, terrasses et rampes compris.[3] Les conditions de visite changent d’une saison à l’autre, et Wikimaginot signale des fermetures pour chutes de pierres.[4] Avant tout déplacement, il vaut mieux s’adresser à l’office de tourisme de la vallée de l’Ubaye.
En bref
Le fort de Tournoux est décidé en 1837 sur proposition du général Haxo, construit de 1843 à 1866, puis intégré à la fin du siècle dans une place à forts détachés du système Séré de Rivières. Dépassé militairement très tôt, il devient surtout un casernement : une compagnie du 15e BCA à partir de 1923, puis les compagnies du 73e bataillon alpin de forteresse à partir de 1935 et le poste de commandement du 83e BAF en 1939-1940. Dépôt de munitions jusqu’en 1987, il est inscrit monument historique depuis 2016.
Questions fréquentes
Qui a construit le fort de Tournoux ?
Le site est retenu par le général Haxo, chef du corps du génie, lors d’une inspection en 1836. Les travaux sont conduits par les officiers du génie de la chefferie locale de 1843 à 1866.[2][1]
Le fort de Tournoux a-t-il combattu en 1940 ?
Il abrite en juin 1940 les postes de commandement de la défense de l’Ubaye. Sur sa participation directe aux tirs, les sources divergent : l’encadré ci-dessus détaille leurs positions.[1][2][4]
Le fort est-il monument historique ?
Oui. Il est inscrit en totalité au titre des monuments historiques par arrêté du 28 juin 2016.[3]
Sources et références
- Ministère des Armées, Chemins de mémoire, « Fort de Tournoux », cheminsdememoire.gouv.fr, consulté le 29 septembre 2026.
- Inventaire général du patrimoine culturel, région Provence-Alpes-Côte d’Azur, dossier IA04000005, « Forteresse de Tournoux, de l’organisation défensive de l’Ubaye », Philippe Truttmann et David Faure-Vincent, enquête 1991, rédaction 1997, mis à jour en 2022, dossiersinventaire.maregionsud.fr, consulté le 29 septembre 2026.
- Ministère de la Culture, plateforme POP, notice Mérimée PA04000034, « Fort de Tournoux », rédigée en 2017, pop.culture.gouv.fr, consulté le 29 septembre 2026.
- Wikimaginot, fiche « Tournoux (83e BAF, II/162e RAP), PC de sous-secteur », d’après Max Schiavon, Victoire sur les Alpes. Juin 1940, Anovi, 2011, et Philippe Lachal, Fortifications des Alpes, wikimaginot.eu, consulté le 29 septembre 2026.
- Wikimaginot, glossaire, « 83e bataillon alpin de forteresse », wikimaginot.eu, consulté le 29 septembre 2026.
- Wikimaginot, glossaire, « 73e bataillon alpin de forteresse », rédaction initiale Marc Endinger, wikimaginot.eu, consulté le 29 septembre 2026.
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